Acte V : Les correspondances

Lettre du front n°14/11/15

 

Lettre du front n°14/11/15

Ma chère Louise,

Mon enfant, mon ange, je t’écris cette lettre du front où la guerre fait rage. Ici, chaque jour passé au combat nous plonge un peu plus dans l’horreur et c’est l’homme (le monde) qui perd son humanité par émiettement. Tu ne peux pas savoir à quel point ta récente photographie dans les bras de ta mère me soulage, me rassure et m’aide à garder espoir.
L’horreur a frappé la nuit dernière dans ta capitale chérie dont j’espère, tu auras l’occasion, bientôt, d’admirer les lumières. On a usurpé, arraché la vie à des centaines de personnes innocentes qui avaient décidé, le temps d’un apéritif, d’un dîner ou d’un concert de se retrouver pour partager leur joie de vivre. Je n’aurai pas assez de mots, d’encre ni même de papier pour te décrire mon émotion et c’est avec une plume maculée de colère et de révolte que je t’écris. Parmi les victimes figure l’un de mes anciens professeurs (M. Nicolas Classeau) qui comme d’autres a participé à l’écriture de ma vie, à son développement et à la recherche de ma voie professionnelle. Un homme simple, léger et humble qui, de mon point de vue, incarnait l’amour du prochain et la maturité de la pédagogie. Intitule de te dire que cette nouvelle m’a profondément touché, non pas seulement parce que je le connaissais, mais aussi parce qu’il représentait ce qu’est la France, à savoir : offrir à la jeunesse une éducation de qualité mais également gratuite et ouverte à tou(te)s !

Ma chère Louise, mon enfant, mon espoir, l’émoi est encore vif dans le pays et sur ce front sombre où le silence s’est abattu, nous allons nous recueillir pour honorer la mémoire des victimes. Je n’évoquerai pas ici les personnes qui ont commis cet acte atroce, ni même les raisons qui les ont conduites à le perpétrer car elles me sont incompréhensibles et inimaginables. Je reviendrai uniquement sur les propos de notre dernière correspondance pour te confirmer que le fanatisme religieux a pris l’ascendant sur notre humanité. On ne compte plus les victimes, les femmes, les enfants et les hommes qui sont tombés au front par le même procédé, et cela à cause de ces mercenaires de la mort à travers le monde. Ces personnes innocentes qui luttaient pour leur liberté et/ou encore pour le droit de vivre (uniquement) dignement sur cette terre chérie, cette terre qui nous aime et nous nourrit de toute ses forces. En effet, de Beyrouth à Sousse, en passant par le Koweit, le musée du Bardo, Suruç, l’Airbus russe et même le Cameroun, pays si cher à tes grands-parents qui en sont originaires, des innocents ont péri sous le feu de la barbarie. Ce n’est pas seulement la liberté, la démocratie ou encore Paris et la France qui ont été attaqués, mais l’humain et son humanité tout entière.

Ma chère Louise, mon enfant, mon ange, je t’écris du front où la guerre fait rage, ici la violence a remplacé les mots, ici nous perdons notre humanité par émiettement. Mais il nous faudra beaucoup de courage pour surmonter ces épreuves, beaucoup de sang-froid pour ne pas se laisser aller à des analyses simplistes, des raccourcis qui accusent et des amalgames qui divisent. Notre force de riposte dépendra de l’unité des compatriotes qui sont au front chaque jour et cela, quelle que soit la couleur de leur peau ou de leurs cheveux, quelles que soient leur religion ou leurs origines. Nous allons nous battre ici pour défendre nos idéaux et les inspirer ailleurs comme tes aïeux avant nous, pour te garantir un avenir libre. Tout comme eux nous allons résister à la régression, à l’obscurantisme, au racisme et au fanatisme religieux. Car la France, ton pays, mon pays, n’est pas seulement un pays où l’on peut boire du bon vin, manger du bon fromage et observer des femmes en gambettes ou en jupes sur les terrasses des cafés. La France, c’est avant tout la promesse du respect de la dignité humaine, de la liberté et de l’égalité de droits pour les populations méprisées à travers le monde et dont les droits fondamentaux sont bafoués. Ça, c’est ton pays ! Nous avons inspiré le monde non par la qualité de nos vins mais par le respect de la vie humaine, quelle qu’elle soit. C’est ainsi que le monde a pu proclamer la déclaration universelle des droits de l’Homme. De nos jours, l’émotion est brève et passagère, courte et sans effet. Nous désacralisons peu à peu la vie et nous perdons le respect de la mort et parfois même, de nos morts en postant et en relayant les photos des victimes sur les réseaux sociaux comme des œuvres d’art sans aucun respect pour les victimes et leurs familles. De nos jours, nos actes ne sont plus qu’une simple histoire d’instant et d’instinct. L’émotion, la révolte, l’engagement et la défense des opprimés ou de nous-mêmes n’est plus qu’un simple statut ou tweet. L’émotion se zappe et se comptabilise comme un baromètre de médiamétrie. Nous traitons la vie, nos rêves et nos aspirations comme un pourcentage d’influence et d’affluence, sans aucun respect pour ce qu’ils représentent en tant que tels ni pour nous.

Ma chère Louise, mon enfant, ma raison, j’aimerais que cette lettre t’inspire l’espoir et le courage car, du front où je me trouve, l’espoir me paraît bien sombre. J’aimerais que le vent de la liberté qui souffle sur toi à l’arrière ne s’arrête jamais, j’aimerais te voir grandir, les pieds dans le sable des plages de Normandie, effleurer son eau et profiter du bonheur de vivre. C’est le même vent qui souffle dans nos cœurs pour nous accompagner dans le combat que nous menons, afin de changer le monde de demain, d’inspirer l’avenir, le futur et pourquoi pas de nous pardonner ce que nous sommes. Mais pour cela, il nous faudrait d’abord prendre acte de nos erreurs et retrouver notre vocation la plus profonde, à savoir : émissaire de paix. Et pour cela, un état des lieux complet reste à dresser sur notre politique étrangère où se mêlent gros sous, hypocrisie et arrogance (à la française). Nous avons renoncé à nos rêves et idéaux, dès lors qu’il s’agissait de négocier des gros contrats avec les pays qui ne sont pas en phase avec nos droits fondamentaux mais les bafouent totalement. Nous vendons des armes (directement ou indirectement) à des pays dont la population meurt de faim, n’a pas accès à l’eau potable, aux soins, à l’éducation ni même parfois à la dignité humaine. Nos alliés d’hier (Poutine, Kadhafi, Ben Ali, Bachar-al-Assad, Gbagbo, Moubarak) sont aujourd’hui nos ennemis, des criminels ou des dictateurs, dès lors que nos intérêts divergent. Nos multinationales pillent depuis des décennies les richesses des autres pays au mépris de l’économie réelle de ces pays. Nous avons renoncé à défendre nos droits fondamentaux dès lors qu’il s’agit d’argent, nous avons renoncé sur le plan international à nos idéaux humanistes dès lors qu’il s’agit d’enrichir nos entreprises, nous avons renoncé à la liberté d’expression dans plusieurs pays dès lors qu’il s’agit de partenariats économiques, nous avons renoncé à défendre les pauvres, ceux qui souffrent et qui croient le plus en nous, nous avons renoncé à l’humain pour défendre la monnaie qui s’accumule. C’est parce que nous avons renoncé à tout cela que nous ne sommes plus le modèle, le porte-parole crédible des valeurs humanistes

Ma chère Louise, mon enfant, mon espoir, le chemin sera long, la marche sera haute, mais il ne tiendra qu’à nous de faire de grands pas pour y parvenir. Nous au front, vous à l’arrière, nous pouvons aussi à notre niveau changer le monde, imposer une conception nouvelle, une vision neuve et révolutionnaire. Car ce combat sera périlleux, long mais surtout intergénérationnel. Il nous faudra à juste titre changer nos modes de consommation, car de cela dépendra tout le reste. Je reste persuadé qu’une consommation responsable et équitable pourrait nous permettre de changer les choses à notre niveau. Des petites mains sous-payées et exploitées sont les fabricants des produits que nous consommons à volonté, en abondance et sans limite. Tu pourrais croire que ma pensée déborde et que mes propos ne sont plus dans le sujet et l’objet de ma lettre. Alors il ne tiendra qu’à moi de te persuader que c’est exploitant la souffrance des autres que l’on sème la terreur, la haine, la colère et finalement le manque d’humanité entre les Hommes. J’ose néanmoins espérer qu’à l’âge où tu auras la faculté de lire, d’analyser et de comprendre, tu ne cèderas pas à la simplicité, tu provoqueras le débat, tu te confronteras à la contradiction dans le respect des valeurs humaines des autres. J’ose espérer que tu penseras, que tu analyseras et que tu agiras en fonction de tes convictions, en fonction de tes aspirations. J’ose également espérer que tu t’éloigneras des préjugés, des discours préconçus et que tu rejetteras de toutes tes forces l’hypocrisie.

Ma chère Louise, mon enfant, ma vie, il est l’heure pour moi de retourner au combat, de retourner au front où la guerre et l’horreur règnent en maîtres absolus. Je t’enverrai une prochaine correspondance sur l’Europe, cette belle idée, ce beau gâchis !

Ton papa qui t’aime

 

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