Acte V : Les correspondances

Lettre du front N° 21/11/2017 : La première rosé du printemps

Lettre du front N° 21/11/2017 : La première rosé du printemps

Ma chère Louise, mon bébé, mon amour, mon ange,

Je t’écris cette lettre du front où la guerre fait rage, je t’écris cette lettre et j’espère qu’elle te parviendra dès demain avant la première rosée du printemps. Mon enfant, plusieurs mois se sont écoulés depuis notre dernière correspondance. L’été a eu l’arrogance de liquéfier mon encre et voilà que l’hiver est venu durcir mes pensées. Voici le temps où l’on constate impuissamment, que l’espoir disparaît. Au front, nous fixons l’horizon qui s’assombrit et le chagrin des beaux-jours pince nos cœurs d’une langueur douloureuse. Au front, les chagrins sont plus forts que la nostalgie de nos rencontres et de nos luttes. Nous sommes des soldats inconnus au milieu d’une guerre invisible. Nos échecs sont les étendards de nos rêves que nous hissons impuissamment à la face du temps. Le temps long des émotions macabres emprisonne nos esprits et défait peu à peu nos âmes. C’est le crève cœur du désespoir qui nous habite tel jadis la taverne qui abritait les hommes peuplés de peur. Il m’arrive parfois ma fille, de croire que les hommes peuvent se réinventer car j’ai la conviction que l’on peut disputer au temps, son pouvoir de nous créer psychologiquement autant qu’il nous transforme physiquement. T’écrire cette correspondance, aussi éloigné que tu puisses l’être de moi, est un moyen de disséquer le réel, de transformer le possible et de réduire le rêve à sa propre valeur : une encre d’émotions qui s’effacera avec le temps.

Ma chère Louise, Mon enfant, Mon essentiel

Je t’écris cette lettre d’un front où l’hiver a fait son nid. Il va de soi que j’aimerais caresser l’espoir qui luit sur ton visage pour réchauffer mes mains de ton courage. J’espère que bientôt me parviendra une photo de toi jouant avec le vent tel que je te l’ai appris. Le vent est notre seul allié ma fille. Comme tu le sais il a transporté beaucoup d’émotions dans le cœur de ton papa. Cette époque, ce front que nous traversons et que j’essaie de te décrire avec la plus grande sincérité, est traversé par de nombreuses questions existentielles. Ici, le vide a remplacé l’espoir et l’espoir comble le vide. Le vide mon enfant, détruit l’homme autant qu’il peut libérer son âme. Ton papa a toujours eu peur du vide (sens figuré comme propre) et je pense qu’il a toujours été d’éducation humaine d’avoir peur du vide. J’ai, dans mes précédents écrits, souvent évoqués la création des Dieux comme le résultat de la peur du vide suprême des Hommes. Le vide mon enfant c’est le temps. Nous sommes responsables de la quantification du monde. Aujourd’hui il est notre bourreau. Face à ce bourreaux incorruptible, successivement : vie a été remplacé par loisirs, bien être par consommation et bonheur par possession. Loisirs, consommation, possession sont tous autant de colmatage du vide, une manière plus ou moins rationnel (élaborée) de parfumer notre existante en se bouchant le nez sur la puanteur de notre vie. Au front mon amour, nous marchons sur nos cadavres et sur ceux de nos ennemis sans inhaler l’odeur de l’horreur dont nous sommes responsables. L’imagination (la guerre) humaine n’a d’égale que le vide qui entoure le monde et rien d’autre. Bien souvent le vide crée l’irrationnel et l’irrationnel tel que je me le figure a deux vertus : nous ramener à notre instinct primitif ou à notre instinct rationnel. L’instinct primitif et rationnel ne s’oppose pas uniquement dans le sens des mots mais surtout de nos actes. On peut très bien agir de manière humaine tout en étant dans l’instinct primitif et agir mal dans la rationalité. La rationalité peut être considéré comme une variable d’ajustement corrélé au temps de l’émotion et donc par conséquent de l’intérêt personnel.

Ma chère Louise, ma boussole, mon ange

Si j’ai décidé dans cette correspondance, de te faire part du vide du monde c’est uniquement parce que la violence qui y règne est dangereuse pour l’avenir de l’humanité. C’est la raison pour laquelle je me trouve au front pour te préserver de cette cruauté qui m’écoeure comme jadis avant moi tes aïeux. Le vide a distillé son venin partout sur le globe et « la liberté » (le mot plutôt que le sens) est devenu le ciment de la colère entre êtres humains. Il y a de cela quelques jours des centaines de personnes ont été tués dans une mosquée sur le front de l’Egypte, il y a de cela quelques jours le monde hypocrite s’est ému de la découverte de l’esclavage des hommes d’Afrique noir sur le front de la Libye. Et à chacun (experts) d’aller de son raisonnement pour fuir sa responsabilité morale et endormir sa culpabilité sur le lit du déni. La seule prise de conscience collective qui vaille est : l’humanité ou l’humanisme (matière qui a disparue des manuels scolaires). L’humanisme n’est pas qu’une affaire de philosophie, c’est une prise de conscience collective qui devrait nous guider vers un meilleur monde car je crois que « le seul paradis que nous possédons n’est rien d’autre que la planète Terre et notre seul dieu : l’humanité ». Cette critique sur le vide qui règne au sein des hommes du front ne m’exempte pas de tout de reproche. Cette correspondance n’a pas vocation à me hisser au-dessus des autres, qui comme moi, luttent pour défendre leur cause. Cette correspondance est un témoignage du réel tel que je le vis chaque jour au front et qui doit de préparer à l’affronter un jour.

Ma chère Louise, mon enfant, mon sang

L’année touche à sa fin et l’amertume de mes 30 printemps envahit mon cœur autant que mes souvenirs. Il y a que dans tes yeux que j’apercevrais le monde féerique. De là où je me trouve, l’angoisse fait suite à la crainte et la crainte à la responsabilité de me battre de toutes mes forces pour te garantir un avenir meilleur. Malgré l’assurance qui peut parfois se dégager dans mes actes, se cache au fond de moi, un vide comblé par la peur. Cette peur qui m’émeut et me déstabilise. Je sais par avance qu’aucuns de mes mots ne remplaceront l’expérience que tu te ferras de la vie. Qu’aucuns des rêves que j’aurais pour toi ne remplaceront ceux que tu voudras accomplir. Nous voici en 2018 et l’écriture de cette lettre se poursuit comme si j’avais tant de mots à te faire parvenir. Tant de mots ou tant d’espoir telle est la question que je me pose. Cette nouvelle année que je passerai au combat sera sans doute la plus difficile. Le tumulte de mes pensées et des mes angoisses me chagrinent à chaque instant. Il est temps mon enfant de te livrer ma plus grande défaite.

Ma chère Louise, mon enfant, mon espoir

Il a toujours été difficile de se livrer à un constat lucide de ses échecs et de ses défaites quand l’ennemi n’est rien d’autre que son double intérieur. Me voici au front face à moi même, mes propres mensonges et mes propres songes. Je m’interroge inlassablement sur la réussite et sur cette notion de bonheur Total. Qu’est-ce donc ce bonheur Total que je crois à chaque fois m’en approcher ? Que peut donc être le bonheur Total quand je ne respecte pas mes promesses et mes engagements. Qu’est-ce donc la réussite ma fille si elle est parfumée par son propre mensonge. J’ai longtemps pensé à tord que tu suffirais à mon bonheur total, que tu masquerais tous mes échecs par la simple victoire de ta présence. Malheureusement je ne peux que me résoudre à penser à mes nombreuses trahisons. Nous avons évoqués plus haut le vide, ses excès et ses chagrins. Ce vide m’a fait rêver à un bonheur total. La réussite mon enfant serait de se changer soi-même et de se respecter. Il n’y a rien à envier à mon quotidien. Je participe à un combat que j’alimente par mes propres trahisons et je cache ma souffrance derrière ce sourire bienveillant. Je suis l’artisan de ma propre défaite, un comédien de théâtre qui joue le rôle de sa vie et qui mimera in-fine sa propre mort. J’ai longtemps évoqué la solitude comme salvatrice, aujourd’hui elle est un refuge pour cacher mes pleurs et sécher mes larmes. Mon enfant, tu connaitra le bonheur et des joies intenses, la peine et les malheurs de la vie, mais promets-moi de ne pas emprunter le même chemin d’égarement personnel que le mien. Jamais tu ne devras t’éloigner de tes promesses marqueur essentiel de la responsabilité. La nuit tombe vite au front et dans cette obscurité où je me cache, une violente colère me tourmente. Une colère invisible mais douloureuse. Jamais ce sentiment ne m’avait atteint auparavant. Je rumine chaque seconde de mon existence comme étant autant d’occasions et autant d’échecs. Je le sais aujourd’hui : j’ai perdu pied, l’envie et la volonté de m’accomplir m’ont quitté sans doute déjà depuis la mort de ton grand-père en 1999. Tu es la seule chose que j’ai réussie à accomplir dans la vie. L’unique triomphe de ma destinée.

Ma chère Louise, mon émotion, ma princesse et ma destinée.

Je t’écris cette lettre du front où la guerre fait rage et où Je sais que chaque secondes que je passe ici me rapproche des ténèbres. Le temps se réduit au fur et à mesure que l’écriture de cette correspondance se poursuit. L’espoir n’est plus qu’un simple rêve pieux, il a été remplacé par la perdition. Il m’arrive quelque fois de penser que je peux encore me sauver, que cette tempête de sentiments macabres va s’arrêter et faire la place aux beaux temps. Le rêve se suffit à lui même pour ma part je garde la réalité du front. Je sais dorénavant que jamais je ne gagnerai cette guerre et qu’elle finira par combler le vide dans lequel sera enterré ma vie. Je rends les armes et ma plume car le manuscrit de mes rêves m’a tenu en échec. Si l’écriture n’a pas réussi à me sauver, j’espère ma fille, qu’il sera indulgent avec toi. J’aimerais que tu ne doutes jamais de toi comme moi j’ai pu le faire. Que tu ne laisses jamais le vide t’émouvoir comme il a su rusé avec moi. Il faudra que tu acceptes le temps comme fil rouge mais élabore ta propre mesure. Ne laisse jamais l’ivresse de l’instant t dicter ton comportement et tes actions. Dans ce front sauvage et égoïste j’espère que tu pourras bénéficier comme moi du soutien des personnes qui te seront proches et il faudra en retour être compatissante et faire preuve d’empathie envers celles et ceux dont tu auras la chance de croiser leurs chemins. Ma chère Louise, mon enfant, l’encre manque car ce manuscrit est beaucoup plus grand que mes mots. Demain sera un jour nouveau, j’espère que sa première rosée matinale t’éclaboussera de bonheur et que tu sauras en profiter pleinement car demain t’appartient déjà !

Ton papa qui t’aime

 

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