Acte V : Les correspondances

Le temps long de mes déchirures

Le temps long de mes déchirures
Le temps long de mes déchirures
Photographie Alexandre Fambo ©

L’angoisse frémit dans mes pensées, des mots à l’encre noire éclaboussent mon esprit et le temps me déchire de sentiments macabres. J’avance à la dérive comme un radeau en plein naufrage. Mon rêve est un rivage où mon âme espère s’échouer mais les lumières du phare masquent ma destinée.

C’est loin des terres fertiles, à l’abri du soleil ,que mes rêves ont poussé. Comme la mauvaise herbe dans un champ de passion, j’ai nourri ma vie à l’engrais de l’espoir. C’est le temps qui me déchire, c’est le temps geôlier et inquisiteur de ma souffrance. Le temps arrache chaque page de ma vie comme un brouillon et me fusille à coup de peine. Il est l’ombre ineffable de ma vie qui fait trembler en silence mes rêves. D’aucun lieu où je me cache ne me protégera du sort qui me guette car je suis la poussière et il est le balai que je redoute.

J’ai peur de l’avenir car tout y est démesuré ; la souffrance, la violence et même le bonheur. Dans cette vie le temps est un monarque et son règne absolu. Il a transformé la nature, l’homme et nos sociétés. À présent, l’homme a détruit la nature, la nature méprise l’homme et nos sociétés brisent l’individu (l’humain). L’espoir, le rêve et même l’amour, autrefois remparts plus ou moins étanches de la réalité quotidienne, ne suffisent plus à élever l’esprit de l’homme à la hauteur de nos aspirations collectives et personnelles.

Contre cette déchirure du temps, l’homme a inventé une déchirure beaucoup plus grande, brutale et inhumaine : la religion et l’histoire. L’histoire a fondé la religion et la religion a créé l’histoire. La religion dont le but est d’organiser les sociétés (individus) et de dissoudre le temps au profil de « Dieu » ou des « Dieux ». L’histoire elle, est une insulte faite au présent. C’est le faux-semblant derrière lequel se cachent les hommes avides de pouvoir et de l’émotion du peuple. L’histoire est contraire à l’humain car elle divise les hommes dans leur propre humanité. Même si l’histoire a été l’espoir d’une vie meilleure que celle qu’elle raconte, c’est connaitre pour mieux paraître. Parfois les hommes de pouvoirs l’ignorent pour se permettre l’absurde. Il faudra désormais, pour survivre, s’échapper du temps et de l’histoire afin de retrouver notre humanité.

L’encre amère de ma colère s’élève tel un torrent et inonde ma pensée, je suis le prisonnier du temps moqueur. Mes rêves sont infestés par la défaite et la famine du succès me ronge comme une gangrène. Mon âme ombragée comme un ciel d’automne, est envahi par un nuage de tristesse. J’entends ces grondements et je mesure la crainte qu’il éclate. Bientôt sa tristesse s’associera à ma peur, bientôt je ressentirai ces larmes s’abattre dans mon cœur.

La réalité m’a toujours sublimé peut-être parce que comme moi, elle a toujours accepté son impuissance face au temps et aux rêves des hommes. La réalité porte une magie qui nous transcende, qui nous élève à la hauteur de nos rêves et aspirations. Parfois cette magie me fait vivre et m’émerveille. J’ai souvent aimé le vent et j’ai longtemps connu son secret car il est changeant et a transporté à de nombreuses reprises beaucoup d’émotions dans mon cœur d’enfant.

Aujourd’hui, à pied, sans cheval, j’arpente les falaises de ma vie. Aucun cri de joie, ni d’espoir ne m’accompagne. Je pleure le monde qui m’ignore et la vie qui m’écœure. Je reste conscient que la vie est une illusion et qu’il faut en tout temps la sublimer mais aussi que le désespoir est une réalité qu’il faut à tout instant dépasser. Mais que devons-nous faire si nous ne pouvons pas sublimer notre vie et si en même temps, nous n’arrivons pas à dépasser le désespoir. Quand on vit dans un environnement moderne sans avoir le pouvoir de sublimer notre vie, nous nous retrouvons pressés par l’exigence du temps. La vie devient alors une lessiveuse car le temps nous déchire et nous brise moralement. Que dire des désirs qui nous envahissent, polluent nos rêves et salissent nos espoirs. Ils s’abreuvent doucement de mon âme et font trébucher ma personnalité sur le seuil de leur pouvoir (la tentation). Il est difficile de ne pas prêter attention à la pression de la vie quotidienne orchestrée par le temps, à la pression de la société et même des personnes qui nous sont proches. Il est d’autant plus difficile de ne pas succomber à la jalousie ou de se remettre en question quand on a beaucoup tenté.

Je hais les saveurs du bonheur, les certitudes autant que les aspirations car j’ai appris à connaitre la souffrance de la réalité. Celle qui ne me sublime pas mais m’accable. J’ai toujours rêvé plus haut, plus vite et même peut-être plus fort mais souvent je suis tombé plus bas comme aspiré par le puits de l’échec. Cependant, cela ne sert à rien de se battre si l’échec nous est insupportable. Il faut savourer ses succès autant que possible même si le temps est maître de notre destin. Je recherche la rédemption, celle qui offrira à mon âme la liberté. Je sais que je suis prisonnier de mon destin et que le courage m’abandonne peu à peu mais je continuerai à marcher. Même si, l’espoir me délaisse et que mes rêves continuent à se vider comme l’inconnue qui m’attire, tout ce que j’espère, c’est qui il y a une roue et qu’elle tourne vraiment !

Dans ce ciel où les oiseaux volent je m’efforce à ne retenir que le bleu, couleur de l’espoir comme échappatoire à la réalité. Car au-delà du silence des étoiles, le soleil est assourdissant et l’horizon encore plus éloigné que mes rêves. Il me faudra pour vivre contempler le néant, comme le fond des océans, j’espère y découvrir des trésors cachés. Je désire plus que tout connaitre à nouveau l’innocence du bonheur. La bohème, cet élixir qui manque à mon âme rêveuse, ce poison qui me rend infidèle à la réalité afin de punir mes rêves car l’avenir est un bonheur incertain qui ne manquera pas de buter sur mon âme sensible.

Le temps long de mes déchirures est un temps où la peine paraît incompressible et le rêve inaccessible. Ce temps ronge mes espoirs au fur et à mesure qu’il s’allonge. Ce sont des instants vides où la pensée s’égare, soit happée par les méandres de l’incertitude et de la colère soit flattée par la douceur du rêve d’une vie meilleure.

Pas de Commantaires

écrire une reponse